Vasco / Marc Chadourne ;
préface de Jean-Luc Coatalem. - Paris : La Table
ronde, 1994. - VII-272 p. ; 18 cm. - (La petite
vermillon, 26).
ISBN 2-7103-0605-0
|
|
[...]
Par son chant reflété jusqu'au
Sourire du pâle Vasco.
Stéphane Mallarmé,
Au seul souci de voyager
|
JEAN-LUC COATALEM : […]
Vasco […] signe un contrat
avec les Comptoirs Pacifique-Sud, et se lance vers la Polynésie,
ailleurs par excellence, « terres amphibies surgies
du clapotis des eaux », « décor
élyséen » et « archaïque ».
Bercé par cette illusion occidentale récurrente
depuis Louis-Antoine de Bougainville, il veut retrouver loin
de la métropole sclérosée un sol vierge
pour reprendre son souffle : des terres d'avant le péché …
[…]
Passé l'enthousiasme,
la joie des lumières nouvelles, le délice des nuits
embaumées, l'enivrement des paysages — bleu cobalt
et vert émeraude conjugués —, Vasco n'échappe
pas à la déception avant de tomber sous le joug
d'une effrayante hypnose, tel le papillon contre une lampe à
acétylène.
[…]
Dernier acte.
Nouhiva, c'est un arrière-monde
où le calme souverain équivaut à la plénitude
de la mort. « Beau ? Inhumainement … »
Au pied d'un morne, dans la pénombre moisie, une brousse
peuplée de tikis rongés et d'une population primitive,
sans doute cannibale, tatouée de bleu, maniant le coupe-coupe
et goûtant la chasse tribale. Des baies sinueuses bordées
de basaltes et de monolithes rubescents ; des cavernes à
fleur de houle ; un déferlement permanent de nuages
bas et de cascades à pic sur un Eden de fruits et de fleurs
obscènes. Et partout cette « ombre flottante,
un halo qui n'était nulle part ailleurs, comme l'environnement
d'une idée grave, d'une haute pensée … ».
[…]
Ce roman […] se veut un hymne
à la renaissance, fût-elle entrevue … Avec
parfois les accords d'une chanson réaliste, Chadourne
brosse le tableau d'une génération broyée
par la guerre qui, sortie de l'épouvante, cherche à
rebondir sur d'anciens modèles, le phrasé d'une
loi oubliée, devenue incompréhensible …
Confrontée à une nature muette et cruelle, enchaînée
par une animalité retrouvée (« ce pays
au fond qui me veut et qui me tient »), Vasco est
une âme effrénée, sans Dieu, en quête
de lumière, brûlant d'un feu que rien n'éteint …
Un homme qui, selon le mot de Nietzsche dans Zarathoustra, doit
se « surmonter » pour apprendre le « surhumain »,
c'est-à-dire toutes les latitudes de sa vérité.
[…]
Grand voyageur, traducteur de
Conrad et de Henry James, fonctionnaire dans l'administration
coloniale, Marc Chadourne […] occupera des postes au Cameroun
et en Océanie, séjour qu'il mettra à profit
pour concevoir Vasco. Les familiers de la Polynésie
retrouveront des références à Victor Segalen
(la première lettre de Vasco, notamment), à Herman
Melville (Taïpi), à
Robert Louis Stevenson (Ceux de Falesa), et aux écrits
de Paul Gauguin (Oviri).
[…]
D'un paradis désenchanté …, pp. I-VII
|
| EXTRAIT |
[…] parfois en songeant à
ce que serait « réellement » son
île, il sentait se reformer en lui, lourd de cette expérience
qui ne l'avait pas assagi, cet obscur pressentiment dont à
son premier voyage il avait négligé l'avertissement.
Il puisait comme alors son exaltation
dans ce refus. Mais un matin, quand de la mer assombrie, d'un
ciel fuligineux aux nuages traînants il vit sortir « Nouhiva »,
il fallut bien se rendre à l'évidence — l'évidence
sous les aspects de la plus démente fantasmagorie :
ces aiguilles titanesques, ces trombes de lave crevant un écrasant
fardeau de nuées semblaient en effet moins les bornes
du monde que le seuil infernal de quelque drame eschyléen
se jouant entre le ciel et la terre. Ce n'était que la
première des îles : Ua-Pou.
Ils en longèrent d'autres
de moins loin et, à mesure que la goélette s'en
approchait, mille cris, frayant le léthargique silence,
d'oiseaux de mer à la rencontre semblaient vouloir la
détourner d'un cercle interdit. Les récifs de la
côte étaient blanchis de fiente. Puis venaient des
basaltes rubescents dont les cavernes à fleur de houle
engloutissaient le flot et le revomissaient par leurs cheminées
en d'aériennes fumées. Ailleurs, dressés
comme des tours, des monolithes surplombaient le pourtour d'une
baie sinueuse dont ils gardaient l'entrée de figures géantes.
Et seuls des jeux de cétacés dans les parages,
des fuites de troupeaux sauvages sur les pentes révélaient
que ce décor appartenait à un règne vivant.
pp. 204-205
|
|
|
COMPLÉMENT
BIBLIOGRAPHIQUE
- « Vasco »,
Paris : Plon-Nourrit, 1927, 1931
- « Vasco »,
Paris : Les Bibliophiles de l'Amérique latine, 1933
- « Vasco »
ill. de Deslignières, Paris : Arthème Fayard
(Le Livre de demain), 1936
- « Vasco »,
Paris : Le Livre de poche (Pluriel, 3343), 1972
- « Vasco »
in Alain Quella-Villéger (éd), Polynésie :
Les archipels du rêve, Paris : Omnibus, 1996
|
|
| mise-à-jour : 29 mars 2006 |

| |
|