Michal Ajvaz

L'autre île, traduit du tchèque par Aline Azoulay-Pacvon et Michal Pacvon

Panama

Paris, 2007
bibliothèque insulaire
   
utopies insulaires
L'autre îles / Michal Ajvaz ; traduit du tchèque par Aline Azoulay-Pacvon et Michal Pacvon. - Paris : Ed. du Panama, 2007. - 318 p. ; 20 cm.
ISBN 978-2-7557-0087-9
« … que le lecteur ne redoute point qu'on lui présente insidieusement un idéal social ou moral. Si je possédais un tel idéal et si le désir me prenait de le communiquer, je ne décrirais certainement pas mes voyages dans des mers lointaines. Et si je décidais, pour une raison ou pour une autre, de travestir mes espérances en récit de voyage, je ne choisirais certainement pas cette île sans nom dont, heureusement, les habitants ne peuvent symboliser aucun idéal : une de leur principale vertu étant qu'ils n'auraient jamais pu être citoyens d'aucune utopie » — cette adresse au lecteur, qui marque la fin du premier chapitre, semble exempte d'ambiguïté. Elle pose un jalon paradoxal dans le tortueux parcours qu'entreprend le lecteur : l'île sans nom, que le narrateur situe en Atlantique entre les îles cap-verdiennes et les Canaries, entretient de temps immémoriaux des relations continues avec l'Europe, mais elle ne figure sur aucune carte … comme l'Atlantide que la tradition situe dans ces parages, comme l'île des Lotophages à laquelle il est souvent fait référence ; enfin le titre de l'original tchèque — « Zlatý věk » — désigne l'un des ressorts à l'œuvre dans nombre d'écrits utopisants : « L'âge d'or ».

Dans la première moitié du récit, Michal Ajvaz ne se prive pas de suivre, ou parodier, les modèles qu'il récuse. Le chapitre 2 — « L'île » — offre un aperçu géographique et historique ; le chapitre 10 est consacré à la grammaire insulaire, le chapitre 11 retrace l'aventure de l'écriture ; le chapitre 15 — « La sauce répandue » — esquisse les principes de la religion des insulaires. Très vite, cependant, l'auteur s'éloigne de la ligne suivie traditionnellement par les constructeurs de systèmes utopiques ; à mesure que s'approfondit la familiarité du narrateur avec le monde insulaire, le regard que ce dernier porte sur sa terre natale dérive, comme contaminé par son expérience exotique, jusqu'à cet aveu lors du retour, rapporté au chapitre 24 — « La dernière île » : « je fus surpris de me retrouver sur le rivage de l'île la plus lointaine et la plus étrange qui fût, sans espoir de retour, puisqu'il s'agissait de mon domicile, de l'Ithaque d'Ulysse qu'un mauvais génie s'était amusé à reformuler d'une plume burlesque ». Le détour insulaire ne serait alors qu'un procédé littéraire éprouvé armant un regard critique — sur l'Europe, ou la Tchécoslovaquie, ou Prague, l'une ou l'autre promue au rang de nouvelle Ithaque, soit « l'autre île » du titre français.

Mais, une fois abordées les rives de cette dernière île, le roman rebondit joyeusement quand le narrateur introduit dans sa relation le Livre insulaire, production artistique plus qu'improbable en raison des dispositions et aspirations attribuées aux insulaires et, en particulier, de leur rejet de toute forme fixe. De fait, le Livre est un exemplaire unique soumis en permanence aux flux et reflux d'apports, soustractions, modifications — une œuvre mouvante, diffuse et monstrueusement proliférante, toujours exposée au risque de détournement, de subversion, voire de disparition. Un germe initial, dont la trace semble perdue de longue date, a donné naissance à un tissage d'histoires multiples qui se développent anarchiquement sur plusieurs niveaux au gré de lectures qui souvent s'accompagnent de réécritures. L'aperçu qui en est donné enrichit le catalogue de références littéraires et philosophiques qui émaillaient la première partie du récit — Homère et Swift, Kafka (associé, au chapitre 25 — « Eponge et coquillage » — à Marcel Proust et Jules Verne), Aristote, Lautréamont, Leibniz, Raymond Roussel, Sade, Swedenborg, Hölderlin, … Le Livre brasse sans ménagement toute les sources, tous les genres, tous les styles et toutes les époques dans une tentative superbe et dérisoire où les singularités de l'île et celles de l'autre île sont engagées dans un vertigineux jeu de miroirs déformants.
EXTRAIT Ma répugnance à écrire sur le Livre tenait surtout à ma peur de ne plus avoir suffisamment de forces pour errer de nouveau dans ce labyrinthe qui s'est compliqué depuis que j'ai quitté l'île et qu'il habite ma mémoire. Le Livre était déjà bien enchevêtré quand je le lisais sur place — même si je ne pus le finir, ni même aborder ses parties fondamentales. Désormais, il est encore plus sinueux du fait qu'il s'est transformé en un livre hybride où les pages tissées des fils ténus de la mémoire côtoient des pages tissées de rêves. Quand je songe au Livre, les longues digressions, qui surgissent du paysage diffluent des souvenirs, se déroulent à l'infini, se couvrant d'images vibrantes de fantaisie. Je crois t'avoir dit dans le premier chapitre de ce récit, cher lecteur, que je me réjouissais à l'idée de ce voyage aventureux dans le domaine fantomatique gouverné en bonne entente par le triumvirat de la Mémoire, du Rêve et du Désir. Malgré tout, nous voilà au chapitre XXIX et je me sens bien fatigué. Je ne pensais pas qu'il serait si ardu de traverser à gué les marais du souvenir.

pp. 161-162
COMPLÉMENT BIBLIOGRAPHIQUE
  • « Zlatý věk », Praha : Hynek, 2001

mise-à-jour : 1er avril 2007

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