Jacques Roumain

Gouverneurs de la rosée

Imprimerie de l'État

Port-au-Prince, 1944

bibliothèque insulaire
   
édité en Haïti
parutions 2000
Gouverneurs de la rosée / Jacques Roumain. - Port-au-Prince : Imprimerie de l'état, 1944. - 321 p. : ill. ; 20 cm. - (Collection Indigène).

Jacques Roumain a écrit un livre
qui est peut-être unique dans la littérature
mondiale parce qu'il est sans réserve le livre de l'amour.
Toute la vie, toute la doctrine, toute la passion de Jacques Roumain
semble avoir pour dimension première l'amour.

Jacques-Stephen Alexis

MAXIMILIEN LAROCHE
Jeu et engagement dans Gouverneurs de la rosée de Jacques Roumain

Tout le monde s'entend pour dire que Gouverneurs de la rosée est un roman engagé. L'unanimité est si forte et si constante qu'on risque de croire que ce roman a été écrit sous commande. Personne encore n'a donc souligné que ce roman est aussi un récit ludique.

Si l'on fait bien attention on remarquera que la situation centrale de l'action se déroule au moment où l'officier de police rurale, Hilarius Hilarion, qui est en train de jouer au trois-sept avec son adjoint, interpelle Manuel qui vient à passer près d'eux.

Alors se joue, si l'on peut dire, un double jeu. Pendant qu'Hilarion, en ayant l'air de le laisser faire, s'applique à piéger son adjoint qui triche, il entreprend de piéger aussi Manuel en le provoquant. L'adjoint tombe dans le piège que lui tend son chef mais Manuel réussit à éviter le traquenard d'Hilarion. Celui-ci le provoque en espérant susciter de sa part une réaction outragée qui justifierait qu'il l'arrête et l'emprisonne. Manuel déjoue cette manœuvre en laissant dire Hilarion et en feignant même de ne pas l'entendre.

Cette scène est symbolique sur le plan de l'engagement politique dont on fait, avec raison d'ailleurs, un thème capital du roman. En effet plutôt que de se répandre en professions de foi marxistes et en propos incendiaires contre les exploiteurs de classe, Manuel s'efforce le plus souvent d'éviter les confrontations et même de désamorcer les conflits. À l'égard du vodoun et à propos des rivalités de clans de sa communauté, dans sa rivalité amoureuse avec Gervilen et face à Hilarion qui incarne pourtant l'arbitraire policier, il adopte une attitude conciliante et cherche le compromis. Il évite de mettre le feu aux poudres et se garde de fournir à l'adversaire un prétexte à renforcer son agression. « (C'est un nègre rusé, pense Larivoire avec admiration. Il a détourné l'orage.) »

Cette leçon de jeu qui vaut pour l'univers du roman est valable aussi en dehors. En conquérant son indépendance, il y a deux cents ans, Haïti entrait dans ce qu'il est convenu d'appeler le concert des nations, un jeu piégé puisque la position d'Haïti et son rôle y sont réglés d'avance par les joueurs dominants. Du point de vue économique, celui-là même qu'évoque Gouverneurs de la rosée en décrivant les conditions possibles d'une relance de la production à Fonds-Rouge, Haïti sortait du jeu piégé de l'esclavagisme pour tomber dans le jeu sur-piégé du néo-colonialisme. Elle ne pouvait et n'a pu jouer jusqu'à présent que de fausses notes dans le concert des nations.

Jacques Roumain joue avec les langues française et haïtienne, avec les thèmes de l'amour et de l'engagement politique, avec le rêve et la réalité en fin de compte. Gouverneurs de la rosée est un roman aussi politique qu'onirique. Face à ses adversaires, Manuel opère avec succès sa sortie de leur jeu. On ne peut hélas ! pas en dire autant d'Haïti qui tarde à sortir du jeu dans lequel elle s'est fait prendre en se dégageant du piège colonial.

NOTRE LIBRAIRIE, n° 133, janvier-avril 1998 : Gouverneurs de la Rosée, paru en 1944, est peut-être le texte le plus important dans la littérature haïtienne moderne et signifie le début, dans l'imaginaire haïtien, de la problématique de représentation du pays natal. le grand thème de ce roman, c'est la narration de l'espace insaisissable de la nation par un voyageur qui, après quinze ans d'absence, revient et découvre le pays dans toute son altérité.

[…]

Dans ce récit problématique de voyage et de découverte, le héros doit rendre compte de l'altérité extrême et inquiétante de l'espace devant lui. Il accomplit la tâche de contrôler cet espace en essayant de combler le vide qui s'élargit entre lui et son pays par certains procédés poétiques et rhétoriques. En se servant des symboles élémentaires de l'eau, du sang, de la terre et du soleil, Manuel essaye d'établir une poétique de l'espace, un lieu commun idéal et utopique qui réduit l'opacité du monde. Le monde n'est plus une rencontre délirante de juxtapositions bizarres et contradictoires mais un espace d'accueil qui établit des continuités non seulement entre les bêtes, les hommes et les chrétiens vivants mais entre les mots du découvreur et l'étrangeté du monde objectivé. […] Le roman de Roumain est un texte écrit autour d'un poème, tout au moins un passage poétique […]. Ce passage, c'est l'hymne à l'arbre cosmique qui se trouve dans le premier chapitre du roman qui démontre que sous le désordre de la surface, il existe un ordre secret, la source d'une cohérence et la possibilité du recommencement.
« Un arbre, c'est fait pour vivre en paix dans la couleur du jour et l'amitié du soleil, du vent, de la pluie. Ses racines s'enfoncent dans la fermentation grasse de la terre, aspirant les sucs élémentaires, les jus fortifiants. Il semble toujours perdu dans un grand rêve tranquille … »

J. Michael Dash, « Haïti imaginaire : L'évolution de la littérature haïtienne moderne »

COMPLÉMENT BIBLIOGRAPHIQUE
  • « Gouverneurs de la rosée », Pantin : Le Temps des cerises, 2000 ; Montréal : Mémoire d'encrier, 2004 ; Paris : Zulma, (novembre 2013)
  • « Gouverneurs de la rosée » in Œuvres complètes de Jacques Roumain, éd. critique sous la dir. de Léon-François Hoffmann, Madrid, Nanterre : ALLCA XX, 2003 (pp. 255-396)
  • « Masters of the dew » translated by Langston Hughes and Mercer Cook, New York : Reynal & Hitchcock, 1947
  • « Herr über den Tau » aus d. Franz. übers. von Eva Klemperer, Berlin : Volk u. Welt, 1947
  • « Il giorno sorge sull'acqua » trad. di Egidio Bianchetti, Milano : Istituto editoriale italiano, 1948
  • « Gobernantes del rocío » traducción de Fina Warschaver, Buenos Aires : Lautaro, 1951
  • « Gobernadores del rocío » prólogo Nicolás Guillén, La Habana : Imprenta nacional, 1961
  • « Signori della rugiada » trad. di Alessandro Costantini, Roma : Lavoro, 1995
  • Christiane Chaulet-Achour, « Gouverneurs de la rosée de Jacques Roumain : la pérennité d'un chef d'œuvre », Paris : L'Harmattan, 2010.

mise-à-jour : 8 mars 2012
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