REGARDS,
N° 43, FÉVRIER 1999 : Ce livre rassemble les chroniques hebdomadaires
écrites par le président du Sinn Fein, de 1993
à 1997, pour un journal américain destiné
essentiellement aux Américains d'origine irlandaise. Cela
est en soi révélateur et sur le Sinn Fein et sur
les Etats-Unis. Tenons-nous en au Sinn Fein : la stratégie
de lutte armée, qui faisait de cette organisation la simple
vitrine politique de l'IRA, s'essouffle dès le début
des années 1980. L'émotion considérable
soulevée par les grèves de la faim en 1981 a révélé
le poids d'une opinion publique internationale qu'il s'agissait
de ne pas s'aliéner. Le choix du Sinn Fein, choix profondément
nationaliste, a été de travailler prioritairement
en direction de la diaspora irlandaise aux Etats-Unis, incontournable
électoralement. Le fait que Gerry Adams en personne ait
écrit ces articles reflète cette priorité
politique.
[…]
Adams excelle à commenter
l'actualité au fil de la semaine, dans des chroniques
très politiques, d'une grande fermeté de ton, sans
que la personnalité de l'auteur s'efface complètement :
un homme qui prend au sérieux sa cause mais pas sa personne,
attaché aux valeurs familiales, aux commémorations,
à la dimension symbolique des lieux et des rencontres.
Surtout, Gerry Adams se livre
à un remarquable travail de rigueur politique. Il n'a
pas son pareil pour dénoncer les discours lénifiants
qui renvoient dos à dos agressés et agresseurs,
pour dénier à tel ou tel homme politique britannique
le droit de parler au nom d'un pays qui n'est pas le sien —
tout cela sans jamais plus d'agressivité que nécessaire.
On apprend ainsi au cas par cas, et c'est la véritable
richesse du livre, à décortiquer la langue de bois
colonialiste, qui transforme par exemple les provocations en
représailles. Gerry Adams est un Roland Barthes engagé.
On apprend aussi à voir comment les coups médiatiques
peuvent servir à éclipser les enjeux politiques.
Le livre a toutefois des limites,
dues aux fonctions mêmes de son auteur ; soucieux
de se faire reconnaître comme un partenaire politique à
part entière, Gerry Adams évite de s'engager trop
précisément sur les sujets susceptibles de diviser
l'opinion nationaliste : options économiques, positionnement
par rapport au mouvement ouvrier […] ; et si sa solidarité
envers les nationalistes basques est clairement affirmée
[…], il ne dit rien de Cuba, ou du rôle des USA en Amérique
centrale (risquant de se placer ainsi en porte-à-faux
de l'opinion publique irlandaise).
Cela étant, on ne peut
que se féliciter du souci très ferme qu'il manifeste
de voir les pourparlers de paix s'ouvrir largement au mouvement
social et culturel dans la diversité de ses composantes.
De même, la réalité d'une opinion publique
loyaliste est de plus en plus prise en compte au fil du livre,
avec l'idée qu'on ne fera pas l'économie de concessions
mutuelles et la référence de plus en plus appuyée
à la démocratie. Tel qu'il est, ce livre montre
sur le vif l'effort, nécessairement contradictoire, consenti
par le mouvement nationaliste pour s'orienter vers l'avenir sans
renier ses racines ni son identité. Difficile et nécessaire
mutation.
Jean-Michel Galano