L'amoureuse
initiation (Extrait des Mémoires du chevalier Waldemar de
L…) / O. V. de L. Milosz ; préface de Gilbert
Sigaux. - Paris : Le Livre de poche, 1977. - 223 p. ;
17 cm. - (Le Livre de poche, 4952). ISBN 2-253-01692-6
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| Je
loue donc mon aventure d'avoir été un roman
vénitien ; car, si elle me fût arrivée en
quelque contrée moins propice au fantasque, je n'aurais, pour
dire le vrai, rien de moins pressé que de vous en faire la
relation.
pp. 41-42 |
Un
homme s'éprend d'une femme, s'abandonne sans frein à la
passion et aux licences qu'elle commande jusqu'à se perdre,
éprouver tous les désabusements, douter de lui-même
et du monde. Mais quand tout semble perdu jusqu'au désir de
vivre, le terme douloureux du parcours se révèle
être le point de bascule d'une initiation : « les
amours passent et meurent ; l'amour demeure et survit »
(p. 122).
Venise l'Ensorceleuse, — « la
ville des plus beaux rêves et des pires
réveils » (p. 41) — est le cadre
approprié de cette fable, non tant par son pittoresque que par
les trompe l'œil qui s'y déploient, reflets des charmes
équivoques de l'amante : « j'ai toujours
raffolé de l'animation factice et de la gaieté
fébrile de cette cité mourante et carnavalesque. L'amour
y dissimule sa face sous un masque et le goût de l'aventure s'y
entoure volontiers de mystère » (p. 41).
Comme
les plaisirs de la chair mènent l'amant sur la voie de l'amour
mystique, Venise ouvre l'horizon terrestre
— « les îles Bienheureuses n'ont-elles pas
flotté à la rencontre du navigateur
confiant ? » (p. 67).
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| EXTRAIT |
L'art
ne serait-il point, aux menteurs que nous sommes, un moyen d'exprimer
d'une façon détournée les vérités
les plus impérieuses ? Quoi qu'il en fût, ces nobles
veillées de musique m'ont laissé un souvenir des plus
aimables. Sitôt qu'Annalena ouvrait son clavecin, je courais
allumer les chandelles et tirer le loquet ; ensuite je m'allais
blottir dans mon coin favori, à la façon des chats, sous
le regard de soleil et de pluie de certaine Marchande de crevettes, de
Hogarth. Annalena frappait les premiers accords ; la
quiétude vaporeuse de la chambre s'imprégnait
aussitôt de musique pensive ainsi que d'un parfum de fée.
La muraille d'en face me regardait à travers les masques vides
d'une toile de Pietro Longhi, les grands masques blêmes des Visiteuses de la Ménagerie.
J'aimais beaucoup ces nocturnes personnages en galant appareil
rassemblés autour d'un buffle énigmatique. Le buffle est
là qui regarde ; et les dames singulières sont
là qui regardent aussi ; c'est absurde, certes ; qui
en oserait douter ? Car enfin, pourquoi, je vous le demande, cette
ménagerie ; et pourquoi ces masques ; et pourquoi
cette brute aux cornes en arrêt ? Mais c'est là
justement la raison suffisante de ces êtres terribles et
falots : ils n'ont rient à vous dire, rien, absolument
rien, et voilà pourquoi votre esprit se fait interrogeant. Qui
donc êtes-vous, masques de Pietro Longhi ? Point de
réponse. Qui es-tu, taureau si plein d'importance et que diantre
fais-tu là ? Silence. Et qui suis-je donc, moi qui vous
regarde contempler une chose qui n'existe pas ? (Sentez-vous la
raison de cette ménagerie de bal à présent,
monsieur le chevalier ?) Oui, par le grand diable de l'enfer, qui
suis-je donc là, dans ce coin obscur ? Pourquoi cet animal,
pourquoi cette chambre, et pourquoi les masques, et Annalena, et
moi-même, et cette musique ici, et cette nuit, cette grande,
cette profonde nuit là-bas, sur les toits et sur les eaux ?
pp. 156-157 |
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COMPLÉMENT
BIBLIOGRAPHIQUE
- « L'amoureuse
initiation (extrait des Mémoires du chevalier Waldemar de
L…) », Paris : Bernard Grasset, 1910
- « L'amoureuse
initiation (extrait des Mémoires du chevalier Waldemar de
L…) », Paris : Le Serpent à plumes (Motifs, 208), 2004
- « La
Berline arrêtée dans la nuit : anthologie
poétique », Paris : Gallimard (Poésie, 333), 1999
- Claude-Henri Rocquet, « Milosz et L'amoureuse initiation : journal d'une lecture », Bourg-la-Reine : Zurfluh (Variations), 2009
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| mise-à-jour : 12 août 2011 |

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