ADRIEN LE BIHAN : […]
[Un hiver à Majorque,
de George Sand] est documenté. Un de ses plus grands mérites
est de puiser chez toutes sortes de voyageurs, savants, écrivains,
consuls, et d'attirer l'attention sur leurs travaux. Un bon dixième
de ses pages proviennent d'une légende locale, concernant
la sainte Catalina Tomás, des Descriptions des îles
Pithiuses et Baléares de José de Vargas y Ponce,
du Voyage dans les îles Baléares et Pithiuses
(Ibiza et Formentera) d'André Grasset de Saint-Sauveur,
des Souvenirs d'un voyage d'art à l'île de Majorque
de Joseph Bonaventure Laurens, de l'Histoire politique
de l'Espagne moderne de Manuel Marliani, écrite en
français, des Affaires de Rome de Lamennais, et
de notes prises par un autre contemporain, Joseph Tastu.
[…]
À peine débarquée
sur l'île, George annonce l'hybride : un écrit
sur Majorque et « un roman sur Palma qui pourra être
divertissant ». Elle n'y transforme ni les lieux ni
les noms des personnages. Il lui suffit d'en effacer quelques-uns
et […] de s'exprimer au masculin de la première personne.
Elle se décrit, par exemple, fort occupé, livré
au bien-être d'une température délicieuse.
Elle ne dissimule pas ses deux enfants à charge, mais
plonge le musicien, ami de la famille, dans une ombre sournoise.
[…]
Un hiver à Majorque offre le cas […] embarassant d'un
auteur à juste titre émerveillé du décor
qu'il a choisi, mais remuant, toujours en scène, acharné
sur les acteurs secondaires et sur les figurants avec une persévérance
insolite. À la face du monde civilisé, George Sand
accuse les Majorquins de tentative de meurtre sur la personne,
ou le fantôme, du pianiste reclus dans la chartreuse. Aux
descendants des Juifs convertis, elle se permet d'imputer d'autres
horreurs.
Le plus curieux est que personne,
ou presque, ne proteste. Son statut d'écrivain social,
de libératrice des mœurs, de panthéonisable (panthéonisse
ne sonnerait pas mal non plus), protège Mme Sand. Son
récit fournissant le seul témoignage des forfaits
qu'elle condamne, soumettons-le à une sourcilleuse investigation.
Quitte à faire grincer quelques dents d'universitaires,
de biographes et d'organisateurs de voyages, séparons-y
les faits vérifiables des extravagances et des mensonges.
Nous nous apercevrons qu'il n'était qu'un masque, celui
qu'on lève lorsque la fête est finie, et qu'il dissimulait
un coupable.
Au lecteur d' Un hiver à Majorque et au mien,
pp. 9-11