| EXTRAIT |
Le Sirroco et la Bora, à
l'origine des îles vénitiennes, règnent aujourd'hui
sur elles. L'un apporte l'humidité que l'autre transforme
en pluie. D'où ce paradoxe qui fait douter maint touriste
de son baromètre : il monte au moment où la
pluie tombe.
Le combat que se livrent ces
vents dominants fit jadis surgir ça et là des bancs
de sable, baignés par les flots, qui allaient s'éveiller
à la vie sous la chaude caresse du soleil d'été.
Le vent et la houle y apportèrent la terre, le sable,
la matière végétale, transportés
par les marées ou les torrents descendus de l'intérieur
des terres. Ici ou là atterrit une graine ou une racine,
qui allait bientôt se multiplier à foison pour former
cette forêt de plantes salines que l'on nomme les algues,
destinée à procurer le gîte et le couvert
à un pullulement d'animalcules qui fourniraient à
leur tour proie et prétexte à une profusion de
petits poissons.
Au fur et à mesure que
ces algues croissaient, séchaient, s'enfouissaient, d'autres
plantes s'enracinaient sur cette pourriture et s'en nourrissaient,
opposant ainsi un barrage à l'eau des canaux et apportant
chacune sa force à la rive qui s'érigeait, de sorte
que d'innombrables générations de plantes, œuvrant
généreusement à leur insu, préparèrent
le terrain à d'autres végétaux, provoquant
ainsi leur propre disparition.
Les torrents de l'arrière-pays
apportèrent ensuite leur aide. Ils charriaient vers la
mer des graines ou des racines arrachées à la terre
et les abandonnaient là. Certaines, encore capables de
germer, allaient prendre racine et croître, renforçant,
consolidant et protégeant ainsi le banc qui les avait
sauvées. Puis, ce travail une fois achevé, selon
la loi qui régit notre terre et sans doute aussi l'univers,
elles cédaient un jour la place à quelque chose
de supérieur.
C'est ainsi que s'est lentement
formé la terre sèche appelée à devenir
notre jardin et promise à une meilleure vie.
pp. 11-12
|