| EXTRAITS |
Archipel de Molène — Mme Floc'h est entrée
dans la vie sous l'aile noire du malheur. Une tempête lui
vola père et mère, entre le Conquet et Quéménez,
et son destin amer s'ouvrit d'un coup devant ses quinze ans.
Elle reprit la ferme ; son frère cadet et sa jeune
sœur quittèrent l'école pour venir l'aider. Trois
enfants, face à quarante-cinq ivrognes, sur une île
perdue !
Elle se maria jeune, et pour
peu de temps. Successivement, elle tint aux îles trois
fermes sur quatre : Quéménez, Balanec où
une poutre de fer, en tombant, lui tua une petite fille, Triélen
que tient à présent son fils aîné,
où elle a retrouvé un cimetière familial :
une tante, ses enfants et ses domestiques emportés par
le choléra en 1893.
Maintenant, veuve depuis longtemps,
elle est revenue avec ses deux plus jeunes fils à la Quéménez
de son enfance.
Pourtant, au Conquet, elle pourrait
avoir une existence plus douce, près d'une fille et d'un
petit-fils, un repos bien gagné après quarante
ans d'épreuves. Ici, il n'y a que travail sans fin, l'écœurement
des saouleries hebdomadaires, la gêne des courriers et
du ravitaillement livrés au hasard des bateaux, chance
bien rare pendant les tempêtes d'hiver. Le seul secours,
c'est elle qui le donne, au dénuement des pigouyers et
des pêcheurs, aux loques humaines qu'elle retient de sombrer
tout à fait, à tous ceux qui frappent à
sa porte. C'est une femme du bon Dieu.
Mme Floc'h ne quittera pas Quéménez.
Les îles ont cette étrange puissance du tuer chez
leurs proies le désir d'évasion.
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Ouessant — Les Ouessantines n'ont pas eu de chance.
C'était trop tentant de lâcher le démon de
la littérature dans cette île peuplée de
femmes. C'est lui qui les a faites ainsi, méfiantes et
rancuneuses. Peut-on leur en vouloir ?
Savignon les a clouées une fois pour toutes
au pilori. « Filles de la Pluie », filles
perdues ! Kellerman nous a présenté
Roseher la Folle, une bande de dévergondées, les
boniches de Joël.
Et les champs, alors ? Qui a
donc défriché les landiers, rejeté les cailloux,
nourri la terre nouvelle du gras fumier de mer, le goémon
brun aux âpres senteurs d'iode ?
Sûrement pas les hommes !
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Sein — Le sloop vint se ranger le long de la cale
de la Poste, près du Zénith, le bateau-courrier
qui, chaque semaine, quand il fait beau, relie Sein à
Audierne.
C'est alors que je vis la première
Îlienne. Elle était grande et souple, bien moulée
dans le corsage ourlé de velours de sa longue robe, toute
noire depuis les sabots jusqu'à la capeline de drap aux
ailes croisées sur le dessus de la tête. Un petit
col blanc dégageait son cou mince. Elle s'était
arrêtée en haut de la cale, curieuse, une main sur
la hanche, l'autre soutenant une grande corbeille d'algues bien
d'aplomb sur sa tête. Elle me regarda approcher :
deux aigues-marines luisaient dans son visage étroit et
grave. Lorsque je la questionnai, histoire de demander mon chemin,
elle me répondit vite, d'un mot, d'un geste de sa longue
main brune, et s'éloigna, soudain timide, ou farouche,
sa charge sur la tête, noble comme une choéphore
antique.
L'île m'épiait avec
ses yeux verts.
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