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L'île-rocher où
je fus élevé était à cheval sur la
poésie, l'on n'y pouvait échapper même si
on le voulait. La poésie était dans les lames blanches
d'écume qui se levaient du dos de la mer grise, elle était
dans la voix des vagues qui jetaient le défi aux rochers,
aux rives et elle était aussi dans le murmure calme et
éternel du reflux d'été qui jouait doucement
avec la lisière de la plage. Et elle était surtout
dans le parler de mon peuple.
Máirtín Ó Direáin 1,
« Moi et la poésie », préface
à Ó Mórna, 1957
(1) Máirtín Ó Direáin
(1911-1988) est né à Inishmore (îles d'Aran)
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L'anthologie de poésie
gaélique du XXe siècle présentée
et traduite par Éamon Ó Ciosáin emprunte
son titre à un poème de Seán Ó Riordáin 1,
Une île et d'autres îles, Oileán agus oileán
eile ; ici dédiée à Saint Barra,
l'île est tour à tour et tout à la fois lieu
d'une quête, d'écoute, de dépouillement,
de dévoilement, de rencontre : Dans la vérité
de l'esprit / Il y a une île de bonheur, / C'est
toi qu l'habites, / Va à la recherche de toi-même,
Ne tremble pas de peur / En ta propre présence.
Le parcours est hautement, parfois rudement, exigent : Il
fut donné à chacun une île / Malheur
à celui qui l'abandonna, mais la chute ouvre de nouvelles
voies :
Un Anglais pêche sur
le lac
Et je crois que cette île lui est indifférente,
Mais peut-être que pêcher sur un lac
Est sa façon d'être intègre dans une île.
Une semblable distance, une même
réserve nuancée d'ironie, caractérisent
le regard sur la langue — l'autre préoccupation majeure
qui anime les six poètes réunis dans l'anthologie :
A qui parlerai-je une langue
Si je ne la parlais au mur,
Elles ne savent ni gaélique ni anglais
Les ombres dans la chambre.
Máirtín Ó Direáin,
« Ombres »
La dérobade n'est qu'apparente.
Dans son introduction, Éamon Ó Ciosáin
précise les implications formelles, mais aussi historiques,
sociales et morales du choix de la langue : Presque tous
les écrivains gaéliques ont choisi d'écrire
dans la langue de façon consciente. Pour tel d'entre eux
la meilleure poésie d'Irlande, la plus véridique,
s'écrit et s'écrira en gaélique. Pour Ó Tuairisc 2
écrivain de métier dans les deux langues, l'écrivain
irlandais devait connaître ses deux traditions, mais à
force d'écrire, l'effort de travailler deux langues différentes
finit par lui sembler démesuré. Il a du choisir,
et « il y a un grand soulagement pour l'esprit »
(à écrire en gaélique) et « un
sens de retour au foyer ». Cette dernière
notation pourrait laisser croire que le poète cède
à la tentation du repli, mais la visée est toujours
universelle — fraternellement universelle —, ce dont
témoigne par exemple le long poème du même
Ó Tuairisc dédié aux morts d'Hiroshima 3,
Le matin réveille notre éternelle inquiétude ...
Marie-Louise Sjoestedt observait
déjà, en 1937, que « L'Irlande a
deux littératures, celle que l'Europe connaît et
celle que l'Europe ignore » 4 ;
Éamon Ó Ciosáin ajoute que c'est
encore vrai [en 1984] : voilà un champ unique
pour le traducteur. Il reste à souhaiter que ce très
appréciable travail de pionnier trouve des successeurs.
- Seán Ó Riordáin
(1916-1977)
- Eoghan Ó Tuairisc
(1919-1982)
- « La messe des morts,
morts à Hiroshima le 6 août 1945 »
- « Essai sur une littérature
nationale, la littérature irlandaise contemporaine »,
in Marie-Louise Sjoestedt : In memoriam (1900-1940),
Paris : Droz, 1941