Mon traître / Sorj Chalandon. - Paris : Grasset, 2007. - 275 p. ; 21 cm.
ISBN 978-2-246-72611-1
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Fruit d'une expérience vécue dans la douleur, le roman de
Sorj Chalandon parle de l'amitié, de la guerre, de l'Irlande. Le
narrateur, Antoine un luthier parisien, se prend d'amour pour l'Irlande
qui résiste dans le ghetto républicain de Belfast
où les héros ne
manquent pas, attachants et déterminés. Un soir au pub,
Antoine rencontre une de ces figures de légende, un « de ceux que célèbrent les chansons rebelles ». Tyrone Meehan devient son ami ; il sera plus tard son traître.
Le parcours d'Antoine aux côtés de Tyrone Meehan traverse
les dernières années de la guerre qui a ravagé
l'Irlande du Nord, mêlant dans l'horreur les combattants des deux
camps, agresseurs et agressés, enlisés dans un pesant
clair-obscur où fulgure le geste insensé de Bobby Sands
et de ses compagnons de la geôle de Long Kesh jusqu'au long glas
qui du 5 mai au 20 août 1981 sonne à dix reprises — « Le plus âgé avait 30 ans. Le plus enfant, 23 à peine ». Pourtant quand s'amorce le processus de paix, les
perspectives qu'il ouvre paraissent déjà frappées
de désenchantement ; et reste un dernier prix à payer,
pas le moins amer, « l'épuisement, la déception et la colère ».
Compagnon de route ardent, porté par une
émotivité exacerbée, Antoine s'est-il
approché autant qu'il le souhaiterait de l'âme irlandaise
et de ses replis ? À plusieurs reprises, Tyrone Meehan
oppose une limite infranchissable à son désir
d'engagement : « il m'a regardé bien en face et
m'a demandé de ne jamais oublier cela. Je n'étais pas
irlandais. Je ne serais jamais irlandais ».
Sorj Chalandon a été journaliste à Libération. Ses reportages sur l'Irlande du Nord et le procès Klaus Barbie lui ont valu le prix Albert Londres en 1988.
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| EXTRAIT |
Nous avons planté la tente près d'un lac, presque
en bordure de route. Tyrone avait emporté du pain brun, des
saucisses et du chou cuit. Nous nous sommes couchés tôt.
Il avait avec lui un flacon de poteen, un alcool blanc de paysan,
brûlant, écœurant, des épluchures de pomme de
terre torturées en alambic. Nous l'avons bu à deux.
Tyrone parlait. Il portait le flacon à ses lèvres,
secouait la tête, grimaçait les yeux fermés et puis
parlait encore. Il m'a dit qu'il en voulait aux Britanniques, qu'il
avait pour leur guerre une colère infinie.
—
Mais ne te trompe pas, m'a dit Tyrone Meehan. Je ne les déteste
pas parce qu'ils nous combattent. Ce n'est rien, nous combattre. C'est
la guerre. Ils nous emprisonnent, ils torturent nos gars, ils nous
tuent, mais ce n'est pas pour ça que je leur en veux.
Je
buvais au goulot. Une échappée brûlante. Tyrone
était couché sur le dos, mains croisées sous sa
nuque, recouvert d'une couverture de laine tricotée. Il avait
allumé une lampe torche qui éclairait le bleu de la
tente. J'étais allongé sur le côté. Je le
regardais. Il parlait bas.
—
J'en veux à ces salauds pour ce qu'ils ont fait de nous. Je leur
en veux parce qu'ils nous ont obligés à tricher, à
mentir et à tuer. Je déteste l'homme qu'il ont fait de
moi, a encore dit Tyrone Meehan.
J'ai
dormi à sa droite, habillé, un peu ivre, le visage
écrasé contre la toile. Au matin, la pluie m'a
réveillé. Son crépitement glacé. Tyrone
n'était pas là. J'avais le front lesté, les
lèvres en pierre. J'ai ouvert la tente. Il était debout,
de dos, face au lac noir. La brume se déchirait vers l'ouest et
le ciel hésitait.
— Salut, fils, a dit Tyrone.
pp. 147-148 |
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COMPLÉMENT BIBLIOGRAPHIQUE
- « Retour à Killybegs », Paris : Grasset, 2011
- Jorge Luis Borges, « Thème du traître et du héros », in Fictions, Paris : Gallimard (Folio, 614), 1974
- Liam O'Flaherty, « Le mouchard », Rennes : Terre de brume (Bibliothèque irlandaise), 2003
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| mise-à-jour : 26 août 2011 |

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