| EXTRAIT |
[…]
Sur la nature de l'écrit,
il s'est peut-être installé dans les sociétés
occidentales un malentendu qu'expliquerait l'évolution
globale du monde. Quand on entend parler de sous-développement
de la lecture dans les pays qui sont de gros producteurs de livres
et où se trouvent les sièges des multinationales
de l'édition et de la distribution cela semble un paradoxe.
On est porté à penser que le sous-développement
de la lecture, dans ces pays, est rééquilibré
par un sous-développement de l'édition ailleurs.
Autrement dit, le malthusianisme imposé aux autres servirait
de contrepoids à la surfécondité des uns.
On lirait peut-être plus dans les pays développés
si on lisait davantage de livres écrits dans les pays
en développement.
Mais, il n'y a pas que le rapport
à la production. Il y a aussi l'évolution de l'image
du livre et de l'écrit dans les sociétés
occidentales qu'il faudrait comparer à celles que l'on
peut avoir dans le Tiers-Monde.
[…]
L'idée que l'on se fait
de l'écrit, dans une civilisation de tradition orale,
là où le livre est à venir, ne correspond
donc pas à celle qui a cours en Europe ou en Amérique
du Nord, pays où sans doute l'on a dépassé
le stade de l'accumulation du capital (en livres), où
il ne s'agit plus de stocker, de constituer des bibliothèques,
mais d'assurer plutôt l'écoulement des stocks, autrement
dit de liquider les vieillards.
Dans des pays, ceux de la Caraïbe
créolophone par exemple, où l'alphabétisation
des masses se fait dans une langue : l'haïtien, le
martiniquais, le guadeloupéen, le guyanais, le papiamento,
le saramacan, que l'on commence à peine à écrire,
ceux qui sont les premiers à écrire doivent, il
me semble, le faire avec le sentiment d'une responsabilité
accrue. Ils ont pour tâche en effet de fournir des modèles,
et pas seulement des contenus, à la fois à la pensée
et à l'expression de leurs compatriotes. À moins
de faire preuve d'irresponsabilité, ils ne peuvent écrire
qu'avec le sentiment d'une commande et d'une urgence sociale
puisqu'ils sont chargés d'exploiter le réel sous
sa double facette et d'en rendre compte à des lecteurs
qui attendent leur rapport pour progresser dans la découverte
de leur univers aussi bien intérieur qu'extérieur.
C'est là, dira-t-on, le
rôle ou la fonction de l'écrivain partout. Je dirai
alors que la liberté, sinon même la distance, pour
ne pas dire le détachement ou l'indifférence que
dans certains pays, les écrivains croient possible et
même nécessaire d'avoir à l'égard
de cette fonction ne sont pas de mise dans ces pays où
le livre naît.
Si la littérature est
le moyen privilégié de construire la réalité,
une réalité d'ailleurs qui ne saurait jamais être
uniquement individuelle ou personnelle, puisque pour cette construction
l'écrivain a besoin du lecteur, il n'y a pas de littérature
sans lecteur, l'écrivain des pays du livre à venir
peut dire : j'écris, vous m'achetez mais je ne me
vends pas. Car le texte littéraire ne peut pas être
simplement le lieu d'un négoce, mais l'espace d'une négociation
et de l'édification d'une réalité commune
et à venir.
Dans la Caraïbe, dans le
Tiers Monde, c'est la voie unique et royale, par laquelle la
littérature passera ou hors de laquelle elle ne sera tout
simplement pas.
L'avenir de la littérature ?
Des lecteurs à venir,
pp. 168-170
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