8ème
édition du Prix du
Livre Insulaire (Ouessant 2006)
ouvrage sélectionné |
Les années
80 dans ma vieille Ford / Dany Laferrière. - Montréal :
Mémoire d'encrier, 2005. - 194 p. : ill. ;
22 cm.
ISBN 2-923153-49-0
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Dany
Laferrière
a participé au 6ème Salon du Livre
Insulaire (Ouessant,
19-22 août 2004)
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NOTE DE L'ÉDITEUR :
Dany, quand il n'était pas Laferrière
Pourquoi écrivez-vous ?
« Pour me surveiller », répond Dany
Laferrière, en ce dimanche de printemps 2005. Il a dû
reprendre instinctivement la formule de Borges. Dany ignore que
je le surveille également ce matin-là. Je fouille
dans sa bibliothèque, très vite je repère
quelque chose qui a l'air d'un livre à venir. Le jeune
Nègre assagi paraît avoir oublié la guerre.
Même le souvenir des grenades. Jamais l'histoire ne ment
ni ne prête à oubli. De vieux journaux, jaunis par
le temps, rangés dans une chemise rouge, poussent leur
nez sous le classeur, et semblent dire « sauve-nous
de l'oubli ».
Je découvre avec un certain
étonnement ces vieilles pages où je retrouve les
chroniques d'un Laferrière que l'on ne connaît guère.
Celui qui a commencé par le journalisme, et à qui
la direction de l'hebdomadaire Haïti-Observateur, journal
haïtien de New York, avait donné carte blanche de
1984 à 1986. Dany, quand il n'était pas Laferrière.
C'était un jeune homme curieux qui portait en lui la soif
du monde. Il courait l'Amérique, et voulait, dans la prose
de la route, faire son Transsibérien, cassant tout sur
son passage : les barrages, les trains, les alcools …
un Dany rock, avec cette musique métissée à
la recherche des timbres inhabituels et expressifs. Ce Dany d'avant
Comment faire l'amour avec un nègre sans se fatiguer,
avant que ne le surprenne comme un malentendu une soudaine notoriété.
À Port-au-Prince, encore
au collège, mes camarades et moi, nous nous passions ces
quelques pages du journal comme un code secret. C'était
au temps de la dictature des Duvalier. On lisait Dany avec passion.
On exaltait la distance passionnée de ce jeune homme qui
avait un ton auquel on était peu habitué ;
son côté désinvolte et franc-tireur nous
a fait comprendre que l'on pouvait écrire sans un Petit
Robert attaché autour du cou. On aimait cette liberté
de mouvement, ce regard impudent, ces phrases brusques. On entrevoyait
dans ces récits de vie notre Amérique à
nous. On avait l'illusion que l'Amérique, avec son vaste
territoire, nous appartenait, et qu'un jour, la vieille Ford
accueillerait notre exil. On en rêvait tous. Aller là-bas
sur ces routes. Faire notre apprentissage du monde et de nous-mêmes.
Bousculer notre propre horizon.
L'idée de ce livre est
venue avec le souvenir de mes camarades de classe. Et aussi avec
la réticence d'un auteur qui n'écrit plus. La source
du Nil est peut-être un ruisseau, mais c'est le ruisseau
qui alimente le Nil. « Pourquoi ne pas recycler ces
chroniques et en faire un livre ? », dis-je.
Mon ami Laferrière cède : « Faites-en
ce que vous voulez ». Voilà le livre, les chroniques
de vie, de route, de l'auteur qui avoue écrire comme il
vit. Des photographies de l'époque ont soutenu la pertinence
du propos. Voilà le livre : Les années
80 dans ma vieille Ford, choix de chroniques auquel l'auteur
a ajouté « Une série d'instantanés »,
suite de textes courts qui à la fois éclairent
et enracinent le propos.
Lecteurs et chercheurs se sont
penchés sur la série romanesque de l'autobiographie
américaine et ont parfois oublié l'appel de la
vie quelque peu ordinaire. Cet appel du temps migrant, fait souvent
de gestes élémentaires. La présence obsessionnelle
de la nourriture. Les rires et les larmes. La vie et la mort.
Une vie d'avant. Simple. Parallèle. L'imagerie de la débrouille.
Sans maquillage ni mensonge. Sans séduction. Une vie haïtienne,
qui, une fois transfigurée par le récit, est projetée
dans la fiction, ou bien au cinéma.
Ces chroniques ramènent
au commencement du geste d'écrire, à l'enfance
de l'art. Dans l'hésitation des procédés.
Ces chroniques, bien qu'écrites à la hâte,
Les années 80 dans ma vieille Ford, constituent
un témoignage de première main sur les vagues migratoires
haïtiennes. Elles étaient souvent rédigées
dans l'urgence. Le délit n'est ici ni d'ordre orthographique
ni d'ordre syntaxique. Il est plutôt dans l'audace de ce
jeune homme qui a su regarder ces milliers d'Haïtiens, simples,
pauvres. Ces gens qui vont à leur manière conquérir
l'Amérique, une Amérique des bas-fonds, des usines,
et des hôpitaux. C'est de cette conquête-là
qu'il s'agit.
Le livre met en place non pas
une citadelle, mais un village Laferrière, situé
quelque part sur la vaste carte de l'Amérique ; et
les personnages prennent forme naturellement dans ces chroniques
comme dans ce village. On les retrouvera plus tard dans les romans
de Laferrière, avec leur côté pragmatique
et ahurissant, nourrissant un sens du réel à toute
épreuve, des protagonistes à qui on a appris le
sens de la dignité et l'instinct de la conquête.
Comme dans « Le sourire de la cuisinière »
ou dans « Identité : Mort d'homme ».
Les chroniques annoncent l'œuvre
de Laferrière ; les figures occurrentes de l'autobiographie
américaine sont déjà en place. L'imagerie
aussi. La part sacrée du quotidien. Le parti pris des
gens modestes. Le fou rire contre la folie. L'art du portrait.
Le pari des mots simples et des phrases brèves. La syntaxe
économe. Le style libertaire. Le refus du grand récit.
Le refus de la tragédie à bon marché. Comme
cette manière de ventiler le temps, d'inscrire le récit
dans son présent, dans l'absolu du fait. Puis, les êtres
en accord avec les choses. Cette manière d'être
écrivain dans une image familière et familiale,
de prendre la route, de s'abandonner dans sa baignoire, de faire
la fête avec ses amis, d'avoir tort et de douter, d'être
chez son coiffeur, de déambuler dans les rues de Montréal,
de jouer avec sa fille ; cette manière d'être
dans l'écriture comme dans son quotidien, et d'en parler.
On a repéré dans
ces récits de vie le bourlingueur qui, à l'école
du journalisme, a vite compris que la vie était dans les
images. Les images vivantes. La bicyclette rouge. Les chauffeurs
d'autobus. Les douaniers. Les camps de réfugiés.
Le soleil de Miami. Les odeurs de Petit-Goâve. Les rues
de Montréal. Il y a ici la pertinence des choses et des
êtres. Voilà l'apprenti Laferrière, qui cherchait
l'angle secret de l'Amérique qu'il confond souvent avec
sa ville natale. En ce sens, le livre pourrait s'intituler Le
village Laferrière : histoires d'amour, d'amitié,
de vie. C'est également le pari d'un citoyen, qui
n'est jamais pris à défaut de lui-même, et
de sa vérité.
Les années 80 dans
ma vieille Ford :
le livre vaut ce qu'il vaut. Un coup de rire comme un coup de
rhum. L'audace du mouvement. L'imaginaire de la débrouille
d'une communauté. Le recadrage de l'écriture migrante.
La reconquête de soi. Lisez en filigrane ces chroniques,
vous y trouverez les esquisses d'une œuvre qui, il y a vingt
ans, a démarré sans trop de bruit dans les colonnes
d'un journal. La vérité est qu'encore aujourd'hui,
ces textes, écrits assurément sans prétention,
parlent un langage singulier, et aident à comprendre la
migration haïtienne, ses paris, ses espoirs et ses illusions.
Rodney Saint-Éloi (Montréal,
octobre 2005)
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| EXTRAIT |
Émile Ollivier :
profil perdu d'un aristocrate
Émile Ollivier 1
est certainement le dernier aristocrate haïtien. Je ne vois
personne de nos jours avec des manières aussi raffinées,
cette élégance désinvolte, une langue aussi
pure et cette pudeur quasi mystique.
Beaucoup de gens sont élégants
et pudiques, mais très peu le sont naturellement.
C'est ce qui, dans mon lexique
personnel, distingue un aristocrate d'un bourgeois. Le bourgeois
observe des règles. L'aristocrate établit ces règles.
C'est dans la paysannerie haïtienne
qu'on rencontre le plus grand nombre d'aristocrates. Dans la
bourgeoisie, malheureusement, on ne rencontre que des bourgeois.
L'aristocrate est comme le dandy.
Il a sa propre grammaire. Et en même temps, il obéit
à un code secret, ancien et immuable. Le soleil qui se
lève et se couche chaque jour, de la même manière,
est un aristocrate. Il ne joue pas à être le soleil.
On aurait dit qu'il n'a aucune conscience de son importance.
Louis XIV, qui se fait appeler Le Roi Soleil, est un bourgeois.
Il y a des gens qui passent leur
vie à vouloir devenir un nom propre et d'autres dont le
rêve serait d'être un nom commun. Les premiers sont
des bourgeois. Émile Ollivier fait partie des seconds.
p. 177
- L'auteur, entre autres, de « Mille eaux » et
« Passages ».
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COMPLÉMENT
BIBLIOGRAPHIQUE
- « Comment
faire l'amour avec un nègre sans se fatiguer »,
Montréal : VLB, 1985 ; Paris : Belfond,
1989 ; Paris : J'ai lu, 1990
- « Eroshima »,
Montréal : VLB, 1987, 1998
- « L'odeur
du café », Montréal : VLB,
1991 ; Paris : Le Serpent à plumes, 2001
- « Le goût des
jeunes filles », Montréal : VLB, 1992 ;
Paris : Grasset, 2005 ; Paris : Gallimard (Folio, 4566), 2007
- « Cette
grenade dans la main du jeune Nègre est-elle une arme
ou un fruit ? », Montréal : VLB,
1993 ; Paris : Le Serpent à plumes, 2002
- « Chronique de la
dérive douce », Montréal : VLB,
1994
- « Pays
sans chapeau », Outremont : Lanctôt,
1996 ; Paris : Le Serpent à plumes, 1999
- « La chair du maître »,
Outremont : Lanctôt, 1997 ; Paris : Le Serpent
à plumes, 2000
- « Le
charme des après-midi sans fin », Outremont :
Lanctôt, 1997 ; Paris : Le Serpent à plumes,
1999, 2005
- « Le
cri des oiseaux fous », Outremont : Lanctôt,
2000 ; Paris : Le Serpent à plumes, 2000
- « J'écris
comme je vis » entretien avec Bernard Magnier, Genouilleux :
La Passe du temps, 2000
- « Je suis fatigué »,
Outremont : Lanctôt, 2001
- « Comment
conquérir l'Amérique en une nuit »
(scénario), Outremont : Lanctôt, 2004
- « Vers
le sud », Paris : Grasset, 2006
- « Je suis un écrivain japonais », Paris : Grasset, 2008
- « L'énigme du retour », Paris : Grasset, 2009
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| mise-à-jour : 10 novembre 2009 |

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