La
Marquise d'O… ; Le tremblement de terre du Chili ; Les
fiancés de Saint-Domingue ; La mendiante de Locarno /
Heinrich von Kleist ; traduction de M.-L. Laureau et Georges La
Flize ; introduction par Antonia Fonyi. - Paris : Flammarion,
1990. - 259 p. ; 18 cm. - (GF, 586). ISBN 2-08-070586-5
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« Au
début de ce siècle, à l'époque où
les Noirs massacrèrent les Blancs (…) dans la partie
française de l'île de
Saint-Domingue … » — l'incipit situe dans
l'histoire et dans la géographie le récit d'une passion
brutalement avortée entre Gustave, officier suisse de
l'armée
coloniale française, et Toni, une jeune métisse. Cette
trame
romanesque a donné lieu à une multitude
d'interprétations dont les plus extrêmes s'opposent,
certains croyant y voir la marque d'un racisme assumé, d'autres
au contraire ne retenant que la proposition d'un amour naissant, et
partagé
au-delà des préjugés de sang et de classe. Si l'on
n'oublie pas qu'il s'agit d'une fiction, on peut se borner à
noter
l'utilisation d'un « décor » conventionnel
reflétant le regard porté par l'Europe sur la
Révolution haïtienne, sans que rien ne
permette de caractériser l'opinion personnelle voire le jugement
de l'auteur. En outre, le sanglant dénouement illustre les
tourments intérieurs de l'auteur : tenter d'en
déduire les éléments d'une lecture engagée
des évènements historiques semble hasardeux. Des
commentateurs ont relevé le parallèle
— prémonitoire ? — entre la mort de
Gustave et Toni et le suicide de Kleist et de son amie Henriette Vogel, quelques mois après la parution de la nouvelle.
Autre
coïncidence remarquable : en 1807, Kleist et deux de ses amis
avaient été arrêtés et
incarcérés quelques semaines au Fort de Joux,
là-même où Toussaint-Louverture avait trouvé
la mort en 1803. Kleist y fait référence très
brièvement dans sa correspondance (lettre du 23 avril 1807
à sa sœur Ulrike), en soulignant la rudesse extrême
du séjour : « Rien n'est plus sinistre que la vue de ce
château, dressé sur un piton nu, qui ne sert à rien
d'autre qu'à y enfermer des prisonniers. (…) Gauvain
occupait la prison dans laquelle Toussaint Louverture était
mort ; nos fenêtres étaient munies de triples grilles
et je ne sais pas combien de portes furent verrouillées
derrière nous ; (…) Notre situation était
cependant trop cruelle pour que mes deux compagnons, de complexion
délicate, pussent y résister longtemps » 1.
Publié en 1811, Die Verlobung in St. Domingo
fut adapté au théâtre l'année suivante par
Theodor Körner qui en modifia le titre et le dénouement.
Mais Haïti en général et la conquête de sa
liberté n'ont occupé qu'une place discrète dans la
littérature allemande du XIXe siècle et de la première moitié du XXe
siècle. Plus récemment Anna Seghers et Heiner Müller
ont renoué le fil amorcé par la nouvelle de Kleist 2.
- « Correspondance 1793-1811 », pp. 352-353
- Cf. « Haïti et l'Allemagne », entretien avec Hans Christoph Buch recueilli par Pauline Vermeren (octobre 2010).
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| EXTRAIT |
Chacun sait qu'en 1803, lorsque le général
Dessalines marcha sur Port-au-Prince à la tête de trente
mille Nègres, tout ce qui était de couleur blanche se
jeta dans cette place pour la défendre. Car c'était le
dernier point d'appui de la puissance française dans l'île
et, si elle tombait, tous les Blancs qui s'y trouvaient étaient
tous perdus, sans espoir de salut. Or, il arriva que,
précisément en l'absence du vieil Hoango qui, à la
tête des Noirs qu'il avait rassemblés, s'était mis
en marche pour faire parvenir à travers les postes
français un transport de poudre et de plomb au
général Dessalines, quelqu'un, dans les
ténèbres d'une nuit de tempête et de pluie, frappa
à la porte arrière de sa demeure. La vieille Babekan, qui
était déjà couchée, se leva, ouvrit
— les hanches ceintes d'une simple jupe — la
fenêtre et demanda qui était là. « Par
Marie et tous les saints ! » dit l'étranger
à voix basse, en se mettant sous la fenêtre,
« avant que je vous le dévoile, répondez
à ma question ! » Et, ce faisant, il
étendit la main à travers l'obscurité de la nuit
pour saisir la main de la vieille et demanda :
« Êtes-vous une Négresse ? »
Babekan dit : « À coup sûr, vous
êtes un Blanc, vous qui craignez moins de scruter le visage de
cette nuit noire que celui d'une Négresse !
Entrez » ajouta-t-elle, « et ne craignez
rien ; ici, habite une mulâtresse, et la seule personne qui
se trouve dans la maison est ma fille, une métisse ! » Et
là-dessus, elle ferma la fenêtre, comme pour descendre lui
ouvrir la porte ; mais, sous le prétexte qu'elle ne pouvait
tout de suite trouver la clef, elle monta, avec quelques habits
hâtivement tirés d'une armoire, dans la chambre et
réveilla sa fille : « Toni »,
dit-elle, « Toni ! »
— « Qu'y a-t-il, mère ? »
— « Vite », dit-elle,
« debout, et habille-toi ! Voici des habits, du linge
blanc et des bas ! Un Blanc, qui est poursuivi, est à la
porte et demande qu'on le laisse entrer ! »
pp. 119-120 |
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COMPLÉMENT
BIBLIOGRAPHIQUE
- « Die Verlobung », Der Freimüthige, 25. März bis 5. April 1811
- « Die Verlobung in St. Domingo », in Erzählungen, zweiter Theil, Berlin : Realschulbuchhandlung, 1811
- « Les amours de Saint-Domingue », in Michel Kohlhaas, le marchand de chevaux, et autres contes, trad. de l'allemand par A.-I. et J. Cherbuliez, Paris : A. Cherbuliez, 1830
- « Fiançailles à Saint-Domingue », in La Marquise d'O… […], trad. par Armel Guerne, Paris : Phébus, 1976, 1991, 1999
- « Fiançailles à Saint-Domingue », in Œuvres complètes, 2 : Récits, trad. par Pierre Deshusses, Paris : Le Promeneur, 1999
- « Die
Verlobung in St. Domingo = Fiançailles à
Saint-Domingue » éd. bilingue, trad. par Pierre
Deshusses, Paris : Gallimard (Folio bilingue, 99), 2001
- « Correspondance complète : 1793-1811 », Paris : Le Promeneur, 1999
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| mise-à-jour : 29 mai 2011 |

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