Aube tranquille / Jean-Claude Fignolé.
- Paris : Seuil, 1990. - 216 p. ; 21 cm. ISBN 2-02-011617-0
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| si le temps a apporté l'oubli au bourreau le sol qui a bu le sang n'a pas pu oublier
p. 171 |
Après Les nuits de la pleine lune
dont la trame est étroitement circonscrite dans l'espace et dans
le temps, Jean-Claude Fignolé élargit radicalement le
cercle : la scène d'Aube tranquille est
celle de l'infâme commerce triangulaire — Europe, Afrique,
Amérique ; passions et intérêts s'y heurtent
et s'y exacerbent du XVe
siècle finissant à nos jours. L'histoire telle qu'on la
rapporte de part et d'autre du gouffre creusé par la
colonisation s'y mêle cruellement, génération après
génération, aux rêves et à la
réalité vécue par les protagonistes Noirs et
Blancs — esclaves et colons hier, leurs descendants
aujourd'hui.
Le germe est une histoire de famille, transmise
à Jean-Claude Fignolé par la descendante d'un riche colon
d'ascendance suisse : « cette femme me racontait les
avanies et les souffrances endurées par les esclaves de
l'habitation du fait des pulsions de cruauté de l'épouse
du planteur. Les Noirs ont fini par se révolter contre
elle » 1.
Le choc initial se propage de proche en proche, à l'image d'un
train d'ondes qui gagne progressivement les territoires proches,
contamine les uns et les autres, s'enfle au fil du temps, dévore
tous les obstacles en y puisant un surplus d'énergie.
À
l'unisson de ce monstrueux dérèglement, l'écriture
s'émancipe du strict cadre romanesque, « dévie
vers le chant, la musique, la danse », se fait « au
gré des pulsions poème, conte, drame,
oratorio, … » 2.
C'est au prix de cette désarticulation qu'est mise en
lumière la « solidarité dans la
folie » 3 qui,
par-delà l'opposition bourreau victime, marque les acteurs des
deux bords — laissant aux uns et aux autres la flétrissure
d'une inexpiable défaillance, et l'oubli pour seule
échappée : « ne plus penser à ce
temps fou qui divisa le chemin de l'enfance » 4.
Exploitant tous les registres d'une polyphonie débridée, Aube tranquille ne
se laisse enfermer dans aucun système et convie à une
approche où chacun doit s'impliquer — comme en
témoignent les « lectures » que proposent
deux bons connaisseurs, Philippe Bernard et Yves Chemla.
- Jean-Claude
Fignolé, entretien recueilli par Kathleen Gyssels
(Port-au-Prince, novembre 2007) — lire le texte
intégral sur le site de Potomitan.
- Jean-Claude Fignolé, ibid.
- Aube tranquille, p. 153
- Aube tranquille, p. 214
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| EXTRAIT |
— Saintmilia, qu'as-tu fait ?
— Agénor, maîtresse, les nuits de pleine lune, me trompe
dans les marais de Nan-Jouissant avec Violetta, elle arrive, il
s'approche, elle chante, il boit l'étrange nuit de sa voix,
Miyan ! Miyan ! insupportable, sœur
Thérèse, le clapotis de leurs amours dans l'eau
fricassée de baisers sur les vagues fumantes tom-tom de plaintes
soupirs râles gémissements calalou de caresses dormant des
hamacs d'algues la vérité des femmes bafouée dans
leurs spasmes un concert une harmonie de bonheur qui me faisait mal et
tu ne le sais pas
— cette femme n'est pas folle, elle sort de son
silence pour entrer dans sa vérité, la
vérité de la parole, son histoire raconte la
déroute de l'amour
— quel amour, sœur Thérèse ?
celui de Salomon et de Sonja ? tu l'as brisé et tes yeux en
ont gardé les morceaux, chaque fois que tu fermes les
paupières ils se recollent et deviennent ton rêve
— ces bruits, la nuit ?
— sont
tes bruits d'amour, Sonja, je ne comprends pas, tu es folle ou
quoi ? tu as fait mourir Salomon et toi chaque nuit tu meurs
d'amour, tu meurs de lui
elle
radote, sa voix, immobile jusque-là, change de place, bas dans
le ciel, au lieu de jonction avec la mer, l'horizon palpite,
désordre de flammes et de colère, de tonnerre et de sang,
Saintmilia brandit brusquement le poing, les orages amoncelés au
bout de son bras fulminent, la fenêtre se ferme
d'elle-même, murant et protégean le calme de ma chambre
contre la violence du dehors, je ne connaîtrai pas la paix, je
cesse de jouer au destin avec Saintmilia, l'une ne saurait être
la mort de l'autre, abolir les distances, la voir telle que je la
crains dans cet hospice non telle que la mémoire de mon
aïeul prétend la reconnaître à travers deux
siècles d'histoires et plusieurs générations, la
situer en deçà des malentendus, dissiper mes
étonnements, souffrir peut-être d'abolir la certitude de
la fatalité tout en la sachant inévitable à
travers l'affrontement de nos vérités, il pleut,
Saintmilia suspendue à son poing chante comme si le destin de la
parole était de créer des signes dans lesquels enfermer
nos faiblesses et nos malheurs, d'un grand geste de la main, je balaie
les histoires folles de Saintmilia, elle les reconstruit
aussitôt, dans leurs tensions, sous la forme des histoires de ma
famille, elles envahissent mon réduit, saccagent mon silence,
précisent le moment où par-delà le son et les
images, chanson d'amour, chanson de mort, Saintmilia et moi choisirions
de ne plus être l'une et l'autre brisées, pour des raisons
différentes, de la même souffrance, ni confondues dans la
même volonté d'anéantissement
pp. 190-192 |
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COMPLÉMENT
BIBLIOGRAPHIQUE
- « Etzer
Vilaire, ce méconnu »,
Port-au-Prince : Imprimerie centrale, 1970
- « Pour
une poésie de l'authentique et du solidaire : Ces
îles qui marchent de René
Philoctète », Port-au-Prince :
Ed. Fardin, 1971
- « Sur
Gouverneurs de la rosée
: hypothèse de travail dans une perspective
spiraliste », Port-au-Prince : Ed. Fardin,
1974
- « Vœu de voyage et intention
romanesque », Port-au-Prince :
Ed. Fardin, 1978
- « Les possédés de la pleine lune », Paris : Seuil, 1987 ; La Roque d'Anthéron : Vents d'ailleurs, 2012
- « Hofuku »,
Port-au-Prince : Ed. Mémoires, 1993
- « La
dernière goutte d'homme »,
Montréal : Ed. Regain, Ed. du CIDIHCA, 1999
- « Moi,
Toussaint Louverture »,
Montréal : Plume & encre, 2004
- « Le voleur de vent », in Nouvelles d'Haïti, textes choisis et présentés par Pierre Astier, Paris : Magellan, 2007
- « Une heure avant l'éternité », in Une journée haïtienne, textes
réunis et présentés par Thomas C. Spear,
Montréal : Mémoire d'encrier ; Paris :
Présence africaine, 2007
- « Une heure pour l'éternité », Paris : Sabine Wespieser, 2008
- « Réalisme
merveilleux ! Métamorphose du
réel ? », « Marvelous realism !
Metamorphosis of the real ? », Journal of Haitian Studies, vol. 16 number 1, Spring 2010, pp. 23-39 (fr.), 40-57 (eng.)
- « Décentralisation : opportunités, limites et contraintes », in Jean-Daniel Rainhorn, Haïti, réinventer l'avenir, Paris : Maison des sciences de l'homme, Port-au-Prince : Université d'État d'Haïti, 2012
- Kathleen Gyssels, « Une heure pour l'éternité »
entretien avec Jean-Claude Fignolé, « One hour for eternity » a
conversation with Jean-Claude Fignolé, Journal of Haitian Studies, vol. 16 number 1, Spring 2010, pp. 8-14 (eng.), 15-22 (fr.)
- Victoria Famin, « Plus qu'une simple polyphonie : voix spiralistes dans Aube tranquille et Une heure pour l'éternité de Jean-Claude Fignolé », Journal of Haitian Studies, vol. 16 number 1, Spring 2010, pp. 128-143
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| mise-à-jour : 23 novembre 2012 |

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