NOTRE
LIBRAIRIE, n° 133,
janvier-avril 1998 : Le mythe Davertige, « la
légende de Villard Denis », peut s'apparenter
à celui de Rimbaud par son silence, car Davertige n'a
produit qu'un recueil de poèmes, Idem,
et s'est tu ; et à celui de Nerval par la tendance
suicidaire de l'œuvre et la folie que va côtoyer le poète.
Il a été alimenté par l'éloge d'Alain
Bosquet [dans Le Monde] qui célèbre en Davertige
« un génie à l'état sauvage ».
Idem porte témoignage de la violence
inouïe de l'époque. Le poète nous conte les
« cannibales modernes », ces « Mille
Messieurs en bleu (qui) m'encerclaient un instant / Me tenaient
par le cou ». L'image la plus saisissante que
produit le texte est celle des « victimes allongées
près des victimaires » ; ces prêtres-bourreaux,
venus à la fois des pyramides d'Egypte et des sacrifices
aztèques ! Un magnifique poème, Pétion-Ville
en Blanc et Noir, exhausse l'enfance pauvre du poète :
fils d'une lavandière dans une maison-remise cernée
de chiendent, sa tête tournoie dans la fumée des
charbons et son cœur-bateau dans l'eau sale du bac. Le poème
de feu et d'eau aura rougi les cheveux de l'enfant, « la
cendre à ses cheveux roux d'or ». L'étonnante
métamorphose finale (« Et mes cheveux sont
devenus bien noirs ? ») signale sa vocation
et le projet de l'œuvre : « médium des
rêves de chacun », voix vive de Samba, saura-t-il
susciter une régénération du paysage de
mort, de ses squelettes ambulants, de son « grand
pus » : « Je vous annonce le printemps
avec le couple nu au centre du paysage » ?
Plongeant dans l'épaisseur du rêve, même cauchemardesque,
au plus fort de la douleur, le texte poétique vise à
transmuer le réel en gerbe de beauté, en densité
de vie.
[…]
L'œuvre demeure […] infrangible
dans son balbutiement affolé d'espérance :
quand bien même la révolution des parias ne produirait
qu'une chanson bègue, celle-ci dit encore l'impatience
et la minceur de cette espérance, celle-ci demeure notre
trésor !
Max Dominique