En
attendant la montée des eaux / Maryse Condé. -
Paris : JC Lattès, 2010. - 363 p. ; 21 cm. ISBN 978-2-7096-3321-5
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| Pourquoi tant de misère dans tant de beauté, (…) ?
p. 302 |
Près de trente ans sont passés depuis que Maryse Condé a écrit les deux volumes de Ségou 1,
une histoire familiale qui se déroulait au Mali. Depuis, bien
des convictions ont été ébranlées, bien des
valeurs remises en cause, au premier rang origines et identités
collectives 2. En attendant la montée des eaux
s'ouvre en Afrique occidentale et se poursuit en Guadeloupe puis en
Haïti — d'un bord à l'autre de l'Atlantique,
c'est aujourd'hui un même monde flottant, agité de
violentes convulsions, où les certitudes héritées
du passé sont impuissantes face aux conflits qui frappent et
déchirent sans répit.
Dans cette tourmente,
où les hommes plus que la nature et la fatalité ont leur
part de responsabilité, trois veufs inconsolés 2
— Babakar le Malien, Vonar l'Haïtien et Fouad le
« Libanais » — unissent leurs efforts
pour tenter d'assurer l'avenir d'Anaïs, fille d'une
réfugiée haïtienne qui n'a pas survécu
à l'accouchement. Fruit de cet engagement :
l'amitié. Et, au-delà, l'ancrage qui semblait jusqu'alors
se refuser à ces perpétuels exilés ; quand au
terme prévisible du parcours, Babakar se résigne à
quitter Haïti, la terre tremble ; aussitôt, sa
détermination bascule, « Je suis médecin et ne
peux plus partir. Ce serait un cas de non-assistance à personne
en danger » (p. 364). Plus que d'hypothétiques
racines, c'est un projet partagé, un avenir, qui fondent la
communauté.
Originaire de Guadeloupe, Maryse Condé voit en Haïti une île-phare 2.
Le roman porte la marque de cette affectueuse révérence,
que partageait parmi bien d'autres Aimé Césaire. La
tension romanesque n'en est pas affectée : ouvertures et
ruptures de style imposent un rythme vif ; et l'humour,
distancié, n'est pas absent — fréquentes
interventions de l'ombre de Thécla, la mère
guadeloupéenne de Babakar … et discrète
porte-parole de la sensibilité de l'auteur.
- « Ségou,
tome 1 : Les murailles de la terre », Paris :
Robert Laffont, 1984 ; « Ségou,
tome 2 : La terre en miettes », Paris :
Robert Laffont, 1985. À l'époque, l'éditeur
espérait un troisième tome.
- Cf. l'interview de Maryse Condé par Christian Tortel pour France Ô.
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| EXTRAIT |
Ils
contournèrent Port-au-Prince et commencèrent à
s'élever. Au fur et à mesure que la voiture montait en
peinant, le paysage devenait spectaculaire. À perte de vue
s'étendait une terre rousse parsemée de
termitières géantes et de grands cactus cierges, embellis
çà et là, parure inattendue, de fleurs rouge
sombre. Toute vie semblait impossible dans cette fournaise. Cependant,
la route fit un coude et brusquement, des cases de terre battue
apparurent. Brunâtres. Informes. Derrière chacune d'entre
elles s'élevaient des amas de pierres, des tombes
reconnaissables aux croix grossières qui les surmontaient.
Babakar se rappella Movar : « Haïti est un pays
où la mort n'existe pas. »
Bienheureuse terre où les vivants et les morts restaient
ensemble et continuaient d'aller main dans la main. Au bruit du moteur,
quelques enfants en haillons surgissaient et saluaient gentiment le
véhicule, ce qui contrastait avec leurs mines sauvages. Le
cœur de Babakar, déjà lourd, s'emplissait de
colère. Quel inconscient il avait été !
Encore une fois il avait été aveugle et
imprévoyant ! Pourquoi avait-il ramené Anaïs
dans cette désolation ? C'était le pays de sa
mère ? Et après ? Elle-même n'avait rien
à voir avec cette terre. Personne n'appartient à la
misère. Personne n'est marqué à l'avance pour elle.
— Vous connaissez l'histoire ! lui contait
Hector. Autrefois, tout cela était vert. Ce n'était que
bananiers, manguiers, mapous dévorés de lianes parasites.
Il y avait une ravine qui en saison d'hivernage gonflait, gonflait et
débordait en déposant sur ses rives un limon riche et
épais. Puis, les paysans ont coupé tous les arbres pour
faire du charbon et la sécheresse s'est installée. Vous
voyez, c'est par notre faute que notre paradis a été
perdu.
« N'est-ce pas toujours par la
faute des hommes que les paradis sont perdus ? » songea
Babakar.
pp. 190-191 |
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COMPLÉMENT
BIBLIOGRAPHIQUE
- « La parole des femmes : essai sur des romancières des Antilles de langue française », Paris : L'Harmattan, 1979
- « Le
cœur à rire et à pleurer », Paris :
Robert Laffont, 1999
- « Célanire
cou-coupé », Paris : Robert Laffont,
2000
- « La
planète Orbis », Pointe-à-Pitre :
Éd. Jasor , 2002
- « Histoire
de la femme cannibale », Paris : Mercure
de France, 2003
- « Victoire, les saveurs et les mots », Paris : Gallimard (Folio, 4731), 2008
- Madeleine Cottet-Hage et Lydie
Moudileno (dir.), « Maryse
Condé, une nomade inconvenante », Matoury
(Guyane) : Ibis Rouge, 2002
- Paola Ghinelli, « Entretien
avec Maryse Condé », in Archipels
littéraires, Montréal : Mémoire
d'encrier, 2005
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| mise-à-jour : 19 avril 2011 |

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