Au regard de la postérité,
John La Farge a eu la malchance de
visiter Tahiti quelques semaines avant l'arrivée de Paul
Gauguin : il s'en faut de quatre jours qu'ils ne se croisent
en rade de Papeete, l'Américain en route pour les Fidji,
le Français débarquant de la Vire pour son
premier séjour polynésien. Deux hommes si différents
pouvaient-ils se rencontrer ?
James Yarnall qui, par ailleurs,
travaille à l'établissement du catalogue raisonné
de l'œuvre de La Farge livre ici un aperçu très
complet de son périple océanien. Le peintre accompagnait
son ami Henry Adams qui
voyageait pour tenter de soulager la douleur causée par
le décès tragique de sa femme. Au départ
de San Francisco, les deux amis s'étaient arrêtés
aux îles Hawaii (septembre 1890), puis aux Samoa (octobre
1890 - janvier 1891), à Tahiti (du 4 février au
5 juin 1891) et, pour finir, aux îles Fidji (du 16 juin
au 23 juillet 1891).
Si, dans sa correspondance, Adams
n'hésite pas à faire allusion à la paresse
de son compagnon de voyage, la moisson reste quantitativement
appréciable et constitue aujourd'hui un précieux
témoignage sur l'état des lieux il y a un siècle :
les îles du Pacifique vues par un respectable citoyen de
la côte est des Etats-Unis.
A son retour, La Farge souhaite
montrer son travail à un large public. En 1895, il expose
ses Records of travel dans la galerie new-yorkaise de
Durand-Ruel ; quelques mois plus tard, grâce à
la complicité de Puvis de Chavannes, il est invité
à participer sur le même thème au fameux
Salon. Cruelle ironie, cette même année,
Gauguin avait sans succès souhaité y montrer son
Oviri !
L'exposition parisienne de John
La Farge se solda par un échec. Sa peinture pourtant n'avait
rien pour heurter les goûts et les habitudes des visiteurs
du Salon ; lui-même était honorablement
connu des milieux artistiques, et aurait du tirer profit de ses
bonnes relations avec Puvis de Chavannes. Le public parisien
de l'époque était-il réfractaire au mirage
océanien ?