Peu de temps après avoir
débarqué à Atuona en mai 1951, l'ethnologue
suédois Bengt Danielsson fait la connaissance de Guillaume
Le Bronnec, un Breton installé depuis une quarantaine
d'années aux Marquises« au milieu d'une
grande cocoteraie, dans une maison spacieuse et confortable ».
Guillaume Le Bronnec n'est pas un colon ordinaire, au contraire
: « sa bibliothèque, comprenant aussi bien
des romans que des ouvrages scientifiques, en quatre langues,
occupait une pièce entière. Sans aucune malice,
je dirais qu'à juger de l'état dans lequel se trouvait
sa plantation, l'heureux propriétaire d'une telle bibliothèque
consacrait certainement plus de temps à cultiver son esprit
que ses terres. »
Pour Bengt Danielsson, Guillaume
Le Bronnec va se révéler le meilleur des intercesseurs
entre l'Europe et les îles Marquises ; il va également
lui transmettre un précieux témoignage, minutieusement
recueilli, sur les deux dernières années de la
vie de Paul Gauguin. Pour la première fois, on est en
mesure de dépasser le mythe romanesque mais imprécis
et brouillon qui s'est développé sur la foi des
témoignages de Segalen, puis
de l'écrivain anglais Robert Keable et de Renée
Hamon.
Guillaume Le Bronnec n'arrive
aux Marquises qu'en 1910, sept ans après le décès
de Gauguin, sept ans aussi après le bref passage de Segalen
; mais c'est pour y faire sa résidence définitive,
apprendre à connaître les lieux et leur génie,
nouer des relations durables avec les Marquisiens et les colons
; mieux, pour y fonder une famille. Le temps devient alors un
précieux allié, et il peut mener une enquête
objective auprès de tous ceux qui ont connu Gauguin, suivi
les péripéties de sa vie, l'ont apprécié
ou se sont heurtés à lui : Nguyen Van Cam (Ky Dong), P. Guilletoue, Tioka, Haapuani,
et de nombreux autres.
Guillaume Le Bronnec a pris le
temps d'écouter ses interlocuteurs, et se borne à
transcrire leurs propos ; il ne s'interpose pas, ne juge pas,
et sa relation n'est jamais anecdotique. C'est pourquoi
Bengt Danielsson incita Le Bronnec à publier les principaux
apports de son enquête, ce qui fut fait en 1954 1.
Plus tard, cette rencontre décisive avec Guillaume Le
Bronnec poussa Bengt Danielsson à poursuivre et approfondir
sa réflexion sur la vie et l'œuvre de Gauguin en Polynésie
: l'édition originale de « Gauguin
à Tahiti et aux îles Marquises »
est parue à Stockholm en 1964.
- L'article a été
repris ultérieurement dans La Gazette des Beaux-Arts
(Paris, janvier-avril 1956).