| EXTRAIT |
Tahiti vivait dans le culte
de Gauguin, curieux mélange de remords et de fierté.
On avait laissé le peintre crever dans l'indifférence
et la misère, entouré de tracasseries administratives
et policières, sans oublier la haine farouche des missionnaires,
dont le dernier survivant, le R. dom Henri de Laborde, écrivait
trente ans après la mort de l'artiste : « Je
voudrais que le silence se fît sur ce triste individu ».
Mais aujourd'hui, on chérissait la mémoire de celui
dont les toiles, reproduites à des millions d'exemplaires,
avaient tant fait pour le mythe tahitien et pour le tourisme
au « paradis terrestre ».
Bref, c'était un fromage
de tout repos et Cohn s'était installé là-dedans
confortablement. Il avait entrepris de faire payer à Tahiti
ce qu'il appelait « un impôt sur Gauguin »
et, malgré la concurrence, il y réussissait assez
bien, grâce surtout à son physique et à son
mode de vie déplorable. Avec sa casquette de capitaine
au long cours, son anneau d'or dans l'oreille, sa barbe de pirate
et son regard foudroyant, il faisait la meilleure impression
aux touristes. Tout le monde dans l'île connaissait le
faré du peintre à quelques kilomètres
de Pouaavia, avec ses deux statues en bois sculptées
aux motifs érotiques, fidèles répliques
de celles que Gauguin avait placées devant sa case à Atuona,
à la grande indignation de l'évêque
des Marquises. La « Maison du Jouir » de
Cohn n'avait de l'original que le nom, mais le directeur de l'agence
Tourisme Grand Sud, M. Bizien, se proposait de reconstituer sur
la plage la demeure de Gauguin, dans le cadre du circuit culturel
de l'île qu'il était en train de mettre au point.
Chapitre II, p. 13
|