Lavez l'injustice faite aux Chagossiens
Lettre au président Barack Obama
Jean-Marie Gustave Le Clézio
Monsieur
le président, votre élection à la
présidence des Etats-Unis a soulevé une immense vague
d'espoir dans le monde. Pour la première fois depuis Abraham
Lincoln, le président des Etats-Unis était aussi,
spontanément, un peu celui de la plus grande partie des
habitants de la Terre.
Votre parcours
politique, vos origines, votre héritage et votre conduite ont
quelque chose d'exemplaire. Et puis il y a eu le discours d'investiture
que vous avez prononcé devant l'Union, et nous avons compris que
vous étiez un grand homme d'Etat. Nous savions que vous n'alliez
pas nous manquer, que nous ne pourrions pas nous passer de vous.
Ce
discours a été lu et écouté dans le monde
entier, non seulement dans les grands pays, mais aussi dans nombre de
petits pays sans importance pour les affaires du monde. A Maurice (j'en
parle car c'est aussi ma patrie), votre discours a été
salué par l'ensemble de la population.
L'idée
que vous y développez est simple et lumineuse : il ne
saurait y avoir de démocratie sans que soit affirmé le
droit pour chaque individu de ne jamais avoir à renoncer
à aucune partie de son identité. Vous êtes,
monsieur le président, le symbole vivant de ce droit, et c'est
pourquoi il fallait aussi que ce soit vous qui affirmiez cette
conviction. Mais vous énoncez l'autre partie de cette certitude,
qui lui donne un caractère d'universalité. C'est qu'il
faut savoir dépasser le particularisme pour adhérer au
projet humain universel, qui nous rend égaux et libres. Sans
cette contrepartie, l'identité ne vaut rien car elle conduit
à l'exclusion et à la guerre.
En
vous octroyant le prix Nobel de la paix, le comité d'Oslo a
répondu à cette ferveur. Il soutient aussi votre action
à un moment où vous êtes l'objet d'attaques
déloyales dans votre propre pays et à l'extérieur,
pour vouloir instaurer la justice en matière de protection
sociale et combattre l'âpreté des lois du marché.
La
tâche qui est devant vous est immense, c'est une tâche de
paix et de réconciliation. Vous êtes le seul aujourd'hui
à pouvoir l'accomplir. C'est pourquoi je souhaite attirer votre
attention sur une injustice qui dure depuis quarante ans. Je veux
parler de la déportation du peuple chagossien.
Permettez-moi,
monsieur le président, de vous remémorer les faits :
en 1968, l'île Maurice accédait à une
indépendance longuement désirée. Au moment des
négociations entre les Mauriciens et le gouvernement colonial
britannique, ce dernier exigea en contrepartie de maintenir son
autorité sur un groupe d'îles de l'océan Indien
comprenant l'archipel des Chagos, devenues de ce fait le British Indian
Ocean Territory (BIOT).
Dès
l'accord signé, les Britanniques s'empressèrent de louer
cet archipel au gouvernement des Etats-Unis qui cherchait à
établir une base militaire dans l'océan Indien. La seule
exigence préalable des Etats-Unis était qu'il
s'agît d'îles désertes, afin de ne pas contrevenir
au droit d'éventuels habitants. Un mensonge des autorités
britanniques apporta cette garantie : les Chagos,
affirmèrent-elles, étaient peuplées seulement d'un
groupe de pêcheurs qui n'y résidaient que le temps d'une
saison. L'installation de la base eut lieu à Diego Garcia,
l'île principale de l'archipel, après qu'une milice
musclée eut expulsé de leurs îles les habitants,
qui en réalité étaient là depuis des
générations, pêcheurs et cultivateurs.
Ces
malheureux durent abandonner leurs maisons et leurs biens dans des
conditions dramatiques. A ceux qui refusaient d'obéir, les
miliciens répondaient par la menace : « Partez,
ou vous mourrez de faim. » On raconte que, lors du dernier
voyage, faute de place sur le navire, certains durent abandonner leur
chien sur le rivage. La compensation financière promise par le
gouvernement britannique ne suffit pas à dédommager les
Chagossiens. Depuis plus de quarante ans, ils sont sans domicile, sans
identité. Certains survivent dans des conditions
précaires à Maurice, sans travail, sans aide. D'autres
ont trouvé asile en Angleterre, où ils sont des citoyens
de seconde catégorie. Mais rien ne saurait remplacer leur patrie.
Toutes
leurs demandes de retour dans leurs îles sont restées sans
effet. Pendant longtemps, l'armée américaine leur a
même refusé de venir fleurir les tombes de leurs
ancêtres sous le prétexte de la menace terroriste (Diego
Garcia était le point de départ des bombardements sur
Bagdad). Pourtant, à plusieurs reprises, des voix se sont
élevées dans le Sénat américain afin qu'on
reconnaisse le droit des Chagossiens, et qu'on dénonce le
mensonge qui a causé leur déportation.
Monsieur le
président, vous êtes un homme de paix et de justice, vous
avez le pouvoir de changer le sort de ce peuple venu d'Afrique de l'Est
au temps de l'esclavage. Vous avez le pouvoir d'autoriser ces gens et
leurs enfants à revenir vivre sur le sol natal, à y
travailler (sur la base militaire, pourquoi pas ?), à y
honorer leurs défunts. Ce ne serait pas un acte de
charité, mais de justice. Ecoutez, je vous prie, la voix de la
grande dame des Chagos, Charleezia, qui chante sur un rythme de
séga la douleur de l'exil et l'espoir du retour. Elle en dit
plus long que tous les discours.
Très respectueusement vôtre.
Jean-Marie Gustave Le Clézio
écrivain français et mauricien
Prix Nobel de littérature (2008)
Le Monde, 2009