Le roi absent /
Moetai Brotherson. - Papeete : Au Vent des îles, 2007. -
503 p. ; 21 cm. - (Littératures du Pacifique).
ISBN 978-2-9156-5421-9
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Je ne voyage pas pour la destination mais pour le trajet.
Robert Louis Stevenson |
Le roi absent est
un long récit, roman ou conte, qui tresse une multitude
d'inspirations venues des îles Sous-le-Vent, des Marquises, de Tahiti, de Paris et de Nouvelle-Angleterre. Deux
voix principales s'y expriment — la première
solidement enracinée en Polynésie, l'autre venue de
métropole. Cette dualité s'organise,
semble-t-il, à la manière d'une partie d'échecs
riche de feintes, de diversions et de rebondissements.
L'ouverture laisse croire à un roman de formation : on y
suit Moanam de l'enfance à Nuku Hiva et Huahine, puis à
Tahiti, à Paris pour de brillantes études, enfin de
nouveau
à Tahiti où s'amorce une ascension sociale rapide, et
brutalement infléchie. C'est alors qu'entre en scène
Philippe, un psychiatre métropolitain qui, pour avoir pris le
relais, devra affronter les rigueurs de l'hiver à Providence
(Rhode island), sonder les mutismes et expérimenter les
remèdes traditionnels de descendants des Indiens Wampanoag.
Car sous la trame romanesque sont
inscrits les fils d'une histoire préexistante,
déployée de générations en
générations au rythme de lentes migrations du nord
au sud et d'est en ouest. À l'origine était un conflit
entre la parole et
l'écriture, séquelle d'un premier contact entre civilisations, suivi d'un long cycle d'errance que Moanam le roi absent — et muet — était voué à conclure.
En déployant son récit sur plusieurs plans et en
multipliant les points de vue, Moetai Brotherson brouille les pistes au
risque de dérouter. Mais accepter les aléas d'une
navigation proche parfois de la dérive ouvre d'attrayantes
perspectives : pérégrinations parisiennes d'un
Tahitien fraîchement débarqué, vie quotidienne
à Huahine et dans les districts de Tahiti, regard sans
complaisance sur les conditions de détention à Nuutania,
robinsonnade dans la presqu'île … et autres escales
jalonnant une intriguante partie d'échecs.
Moetai Brotherson
se définit comme conteur. Il aime inscrire les histoires dans
l'Histoire, et tresser les fils du réel à ceux des
légendes. Enfant de Huahine (archipel des îles
Sous-le-Vent), il écrit depuis l'âge de quatorze ans.
Passionné par son pays et sa culture, il part pourtant
s'installer et travailler à New York. Là, il vivra
directement les événements du 11 septembre 2001 qui le
feront revenir au fenua. Paradoxalement, il écrit par amour de
l'oralité, considérant que le livre n'est que la
partition d'une mélodie que chaque lecteur est libre
d'interpréter.
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| EXTRAIT |
C'est une nuit sans lune et sans nuages. Allongé sur mon pareu je
compte les étoiles. Non, pas toutes les étoiles.
Uniquement celles que je connais. Le pont qui enjambe la rivière
est bordé d'un petit parapet en béton. Un petit groupe de
jeunes s'est assis là, les pieds au-dessus de l'eau. L'un d'eux
joue de la guitare, les autres l'accompagnent en chantant. C'est tout
juste si une voiture qui passe les dérange de temps à
autre. Et ils chantent, sans hurler, comme s'ils ne voulaient percer le
voile de la nuit par trop de bruit. Les gens sages respectent la nuit
plus encore que le jour.
Ils chantent les chants de leur époque, mais font aussi des
incursions, plutôt réussies, dans l'univers musical de
leurs aïeux. L'un d'eux lance parfois le début d'un chant
trop vieux pour que les autres puissent le connaître. Au bout de
trois strophes, le guitariste s'arrête et ils se mettent tous
à rire, de leur ignorance somme toute compréhensible.
Mais même ce rire n'a rien d'irrespectueux. Il est chargé
de promesses, il annonce d'autres nuits sur le parapet, où
enfin, au prix d'un effort joyeux, ils iront au bout de cette
mémoire. Dieu, que la nuit est belle quand les enfants chantent
sans complexe les chants des vieux …
pp. 310-311
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| mise-à-jour : 12 mars 2008 |

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